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A Soniferous Garden?


"14 avril. Je reçois aujourd'hui une lettre d'auditeur : "... Je me demande, - sans doute ne suis-je pas le premier, - s'il serait possible, et, dans l'affirmative profitable, de constituer une chimie des sons calquée sur la chimie naturelle, c'est-à-dire cataloguer les sons en éléments simples et composés, établir une classification analogue à celle de Mendéléev, etc... Qu'en pensez-vous? » M. F.
Cette lettre tombe à pic. Malheureusement, la chimie ne nous tirera pas d'affaire. Le tableau de Mendéléev existe déjà pour la musique, c'est le tableau des puissances du chiffre 2. Il est bien clair que le domaine des sons composites dans lequel nous évoluons ne saurait bénéficier d'une classification aussi simple. L'idée de chimie organique est peut-être plus intéressante dans la mesure où l'on y classe les corps par fonction et non par constitution; la chimie moderne est loin de rechercher des formules en azote, oxygène, hydrogène, carbone... L'intérêt est de ramener un composé organique complexe à des éléments également complexes, mais connus et déjà classés. Plus probablement nous faudra-t-il adopter le type d'une classification botanique. Elle aurait l'intérêt de créer de l'ordre, même si cet ordre n'était fondé que sur , le caractère-repère."

Pierre Schaeffer, À la recherche d'une musique concrète, Seuil, p. 93

Le jardin d'un curieux





Une autre chose contribue encore à éloigner du règne végétal l’attention des gens de goût ; c’est l’habitude de ne chercher dans les plantes que des drogues & des remèdes. Théophraste s’y étoit pris autrement, & l’on peut regarder ce philosophe comme le seul botaniste de l’antiquité aussi n’est-il presque point connu parmi nous ; mais grâce à un certain Dioscoride, grand compilateur de recettes, & à ses commentateurs la médecine s’est tellement emparée des plantes transformées en exemples qu’on n’y voit que ce qu’on n’y voit point, avoir les prétendues vertus qu’il plaît au tiers & au quart de leur attribuer. On ne conçoit pas que organisation végétale puisse par elle-même mériter quelque attention ; des gens qui passent leur vie arranger savamment des coquilles se moquent de la botanique comme d’une étude inutile quand on n’y joint pas, comme ils disent, celle des propriétés, c’est-à-dire quand on n’abandonne pas l’observation de la nature qui ne ment point & qui ne nous dit rien de tout cela, pour se livrer uniquement à l’autorité des hommes qui sont menteurs & qui affirment beaucoup de choses qu’il faut croire sur une parole, fondée elle-même le plus souvent sur l’autorité d’autrui. Arrêtez-vous dans une prairie, à examiner successivement les fleurs dont elle brille, ceux qui vous verront faire, vous prenant pour un frater, vous demanderont des herbes pour guérir la rogne des enfants, la gale des hommes ou la morve des chevaux.

Ce dégoûtant préjugé est détruit en partie dans les autres pays & sur-tout en Angleterre grâce à Linnæus qui a un peu tiré la botanique des écoles de la pharmacie pour la rendre à l’histoire naturelle & aux usages économiques, mais en France où cette étude a moins pénétré chez les gens du monde, on est resté sur ce point tellement barbare qu’un bel esprit de Paris voyant à Londres tel jardin de curieux plein d’arbres & de plantes rares s’écria pour tout éloge : Voilà un fort beau jardin d’apothicaire ! À ce compte le premier apothicaire fut Adam. Car il n’est pas aisé d’imaginer un jardin mieux assorti de plantes que celui d’Eden.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, 7ème promenade.