Affichage des articles dont le libellé est objets trouvés. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est objets trouvés. Afficher tous les articles

Bel gazou



"C'est une noisette en bois de rose comme le petit bureau de maman.

La noisette collée à une oreille, elle écoute. « Ça chante. Ça dit : hû-û-û... »

Elle écoute, la bouche entrouverte, les sourcils relevés touchant sa frange de cheveux plats. Ainsi immobile, et comme désaffectée par une attention, elle n'a presque plus d'âge. Elle regarde sans le voir l'horizon familier de ses vacances. D'une niche de chaume ruiné, abandonnée par la douane, Bel-Gazou embrasse, à droite, la Pointe-du-Nez, jaune de lichens, bardée de violet par la plinthe de moules que découvrent les basses marées ; au milieu, un coin de mer, d'un bleu de métal neuf, enfoncé comme un fer de hache dans les terres. A gauche, une haie de troènes désordonnés en pleine floraison, dont l'odeur d'amande, trop douce, charge le vent, et que défleurissent les petites pattes frénétiques des abeilles. Le pré de mer, sec, monte jusqu'à la hutte et sa déclivité masque la plage où ses parents et amis pâment et cuisent sur le sable. Tout à l'heure, la famille entière demandera à Bel-Gazou : « Mais où étais-tu ? Mais pourquoi ne venais-tu pas sur la plage ? » Bel-Gazou n'entend rien à ce fanatisme des criques. Pourquoi la plage, et toujours, et rien que la plage ? La hutte ne le cède en rien à ce sable insipide, le bosquet humide existe, et l'eau troublée du lavoir, et le champ de luzerne non moins que l'ombre du figuier. Les grandes personnes sont ainsi faites qu'on devrait passer la vie à leur tout expliquer en vain. Ainsi de la noisette creuse : « Qu'est-ce que tu fais de cette vieille noisette ? » Mieux vaut se taire, et cacher, tantôt dans une poche, tantôt dans un vase vide ou dans le noeud d'un mouchoir, la noisette qu'un instant, impossible à prévoir, dépouillera de toutes ses vertus, mais qui pour l'heure chante, contre l'oreille de Bel-Gazou, ce chant qui la tient immobile et comme enracinée...

- Je vois ! Je vois la chanson ! Elle est aussi fine qu'un cheveu, elle est aussi fine qu'une herbe !..."

Colette, La maison de Claudine, "La noisette creuse"


Information is beautiful
















Et davantage sur le site www.informationisbeautiful.net/
Merci à François pour cette belle découverte !

Chère Égypte des objets




"La force centrifuge du temps a éparpillé nos chaises en bois courbé, et les assiettes hollandaises à fleurs bleues. Il n'en est rien resté… Mais comment m'arracher à vous, chère Égypte des objets ?"

Ossip Mandelstam, Le Timbre Égyptien

R. Doisneau, Colette au Palais Royal

Le plastique, c'est... fantastique.

“Malgré ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène), le plastique, dont on vient de concentrer les produits dans une exposition, est essentiellement une substance alchimique. À l'entrée du stand, le public fait longuement la queue pour voir s'accomplir l'opération magique par excellence : la conversion de la matière ; une machine idéale, tubulée et oblongue (forme propre à manifester le secret d'un itinéraire) tire sans efforts d'un tas de cristaux verdâtres, des vide-poches brillants et cannelés. D'un côté la matière brute, tellurique, et de l'autre, l'objet parfait, humain ; et entre ces deux extrêmes, rien ; rien qu'un trajet, à peine surveillé par un employé en casquette, mi-dieu, mi-robot.”


Roland Barthes, Mythologies, in OC I (1942-1961), p. 804.

Gommages



"Depuis quelque temps, j’efface l’œuvre de Marcel Proust. C’est un travail quotidien, obsessionnel, minutieux. Une entreprise absurde, c’est vrai. Une pure perte de temps.
Jour après jour, phrase par phrase, je gomme À la recherche du temps perdu (…) Sous les frottements répétés du côté bleu de mes gommes le texte imprimé disparaît, la plupart des mots deviennent illisibles et, lorsque j’estime avoir atteint le bon degré d’effacement, je tourne la page."





"Choisir une photo-souvenir. La reproduire, fidèlement. Respecter au mieux l’ensemble des détails que l’empreinte mécanique a su enregistrer. Aspirer, même si c’est impossible, à retranscrire l’impression sans trahir le degré de réalisme de la photographie. S’y soumettre. Surtout ne pas fixer. Ensuite, changer d’outil. Oublier la mine ou le fusain, tout ce qui permet d’inscrire, de désigner. Oublier l’incise, la découpe exacte, le détourage, le trait. Se munir d’une gomme, pour effacer. S’appliquer à défaire la précision des contours auparavant minutieusement délimités. Donner à l’image copiée l’aspect d’une photo plus ou moins floue, d’une photo « ratée ». Une image trouble, indistincte. Vague. Comme le souvenir."


Jérémie Bennequin, jeune artiste français, développe un travail centré sur la question de la trace et du vestige. Processus de gommage, prenant pour objet aussi bien des photos de familles, de simples archives du quotidien, que la cathédrale littéraire qu'est la Recherche du temps perdu. Sous la gomme, textes et clichés sont soumis comme en accéléré à l'oeuvre dissolvante du temps, et gagnent, pour le texte proustien, une mise en exergue de son statut monumental (à la croisée de la mémoire édifiante de l'histoire littéraire et de l'archive), comme une mise en abîme de sa problématique (le gommage gratuit comme temps perdu et tout aussi bien recentré sur un acte de création qui est paradoxalement négatif). Quant aux images quotidiennes, visages de femmes, photos de classe, scènes familiales, anonymes et banales, Bennequin les anime d'une perspective nouvelle, l'oubli contenu dans leur effacement pourvoyant précisément un statut de mystère. Formes fantomatiques qui questionnent notre propre mémoire, mémoire de l’Histoire (littéraire) et des histoires, dans ses flous, ses rapts et ses abysses.


http://jbennequin.canalblog.com/

trame de laine/trame de mer
















Pulchritudo vaga

"Il existe deux espèces de beauté : la beauté libre (pulchritudo vaga) ou la beauté simplement adhérente (pulchritudo adhaerens). La première ne présuppose aucun concept de ce que l'objet doit être ; la seconde suppose un tel concept et la perfection de l'objet d'après lui. Les beautés de la première espèce s'appellent les beautés (existant par elles-mêmes) de telle ou telle chose ; l'autre beauté, en tant que dépendant d'un concept (beauté conditionnée), est attribuée à des objets compris sous le concept d'une fin particulière. Des fleurs sont de libres beautés naturelles. Ce que doit être une fleur peu le savent hormis le botaniste et même celui-ci, qui reconnaît dans la fleur l'organe de la fécondation de la plante ne prend pas garde à cette fin naturelle quand il en juge suivant le goût. Ainsi au fondement de ce jugement il n'est aucune perfection de quelque sorte, aucune finalité interne, à laquelle se rapporte la composition du divers.
Beaucoup d'oiseaux (le perroquet, le colibri, l'oiseau de paradis), une foule de crustacés marins sont en eux-mêmes des beautés, qui ne se rapportent à aucun objet déterminé quant à sa fin par des concepts, mais qui plaisent librement et pour elles-mêmes. Ainsi les dessins à la grecque, des rinceaux pour des encadrements ou sur des papiers peints, etc., ne signifient rien en eux-mêmes ; ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé et sont de libres beautés. On peut encore ranger dans ce genre tout ce que l'on nomme en musique improvisation (sans thème) et même toute la musique sans texte. Dans l'appréciation d'une libre beauté (simplement suivant la forme) le jugement de goût est pur. On ne suppose pas le concept de quelque fin pour laquelle serviraient les divers éléments de l'objet donné et que celui-ci devrait ainsi représenter, de telle sorte que la liberté de l'imagination, qui joue en quelque sorte dans la contemplation de la figure, ne saurait qu'être limitée.
Mais la beauté de l'homme (et dans cette espèce, celle de l'homme proprement dit, de la femme ou de l'enfant), la beauté d'un cheval, d'un édifice (église, palais arsenal, ou pavillon) suppose un concept d'une fin, qui détermine ce que la chose doit être et par conséquent un concept de sa perfection ; il s'agit donc de beauté adhérente. Tout de même que la liaison de l'agréable (de la sensation) avec la beauté, qui ne concerne véritablement que la forme, était un obstacle à la pureté du jugement de goût, de même la liaison du bon (c'est-à-dire de ce pour quoi la diversité est bonne pour l'objet lui-même selon sa fin) avec la beauté porte préjudice à la pureté de celle-ci.
On pourrait adapter à un édifice maintes choses plaisant immédiatement dans l'intuition, si cet édifice ne devait être une église ; on pourrait embellir une figure humaine avec toutes sortes de dessins en spirale et avec des traits légers, bien que réguliers, comme en usent les Néo-Zélandais avec leurs tatouages, s'il ne s'agissait d'un homme ; et celui-ci pourrait avoir des traits plus fins et un visage d'un contour plus gracieux et plus doux, s'il ne devait représenter un homme ou même un guerrier."

"C’est ainsi que nous voyons les terres, les pierres, les minéraux et autres choses semblables dépourvues de toute forme finale, montrer pourtant dans leur caractère intrinsèques et dans les principes de connaissance de leur possibilité une affinité telle que, sous les lois empiriques, ils se prêtent à une classification des choses en un système de la nature, sans pour autant révéler en eux-mêmes une forme de système."

Kant, Critique de la Faculté de Juger.